Parler d’échec de la passe peut sembler excessif. On peut penser qu’il y a eu un échec de l’École mais que l’expérience de la passe est une réussite. Le dispositif a fonctionné et a produit des AE. Leur témoignage et les rapports des cartels ont suscités un vif intérêt. Mais le triomphalisme de certains témoignages d’AE contraste avec le tableau en demi teinte brossé par les cartels. A la réflexion, je me dis que l’échec de l’École est, au moins pour partie, une conséquence de l’échec de la passe. S’il y a échec de la passe, on comprend la tentation d’y introduire comme remède une dimension politique qui masque l’échec et transforme le dispositif en un instrument de sélection d’enseignants d’élite dévoués au mouvement. Cela permet de camoufler l’échec, même si le prix est lourd, nécessitant de disqualifier les opposants et d’éluder le débat de fond. A nous dès lors d’interroger cet échec pour en tirer la leçon. Non pour enterrer le dispositif de la passe mais pour renouveler l’expérience. C’est ce qu’avait voulu faire Lacan après la dissolution de l’EFP. D’avoir parlé d’échec complet l’amenait à vouloir relancer l’expérience sur de nouvelles bases, en relativisant la portée de la nomination de l’AE.
Mais cet échec, comment l’appréhender ? Lacan avait parlé d’un échec de la passe en tant que, pour lui, elle devait éclairer la question du désir de l’analyste. Ce point a été quelque peu oublié à l’ECF où l’accent a été mis pendant longtemps sur la fameuse traversée du fantasme. Une sorte de programme a été proposé avec des étapes supposées typiques, de construction du fantasme, de traversée et puis de rencontre avec le réel, le nec plus ultra étant pour certains l’amour du réel. En contrepoint de cette passe planifiée, de "traversée du fantasme dans les passages cloutés", l’accent était mis sur la production d’un savoir nouveau, inédit, et sur l’effet de surprise produit sur le cartel.
Paradoxe donc. Autre facette du paradoxe : la passe était présentée comme un idéal et même comme le seul aboutissement authentique de l’analyse.
Pour certains, sans le passage par le dispositif de la passe, aucune cure ne pourrait être achevée, ce qui en définitive renvoie à l’Autre du cartel le verdict quant à la fin de l’analyse. Cela fait du cartel un Autre consistant ou l’équivalent de ces comités éthiques chargés de répondre là où l’Autre manque. Comment concilier cela avec le fait que le dispositif de la passe, pour Lacan, ne doit pas se substituer à l’acte analytique et doit garder la minceur du trait d’esprit ? Enfin, l’idéologie de la passe, telle qu’elle fonctionne à l’ECF et influence les analyses didactiques, promeut un idéal de célibataire où l’amour de l’École prend la relève du Génital love brocardé par Lacan. Malgré les dénégations, la passe suscite un imaginaire de rédemption où il s’agit d’être au nombre des Élus, imaginaire qui ne peut qu’être renforcé par le retour à l’AE permanent. A l’impasse du non rapport sexuel répondrait la passe menant à la terre promise d’un amour transcendant la différence des sexes.
L’échec du dispositif de la passe est d’abord un échec par rapport à l’esprit scientifique. L’accent a été mis presque exclusivement sur la question de la nomination - au départ celle de l’AE. Cela ne pouvait que reproduire l’échec signalé par Lacan. En définitive la décision de nomination est impossible à fonder rigoureusement. Elle relève de la doxa, non de l’épistémè, même s’il est intéressant que cette doxa soit amenée à justifier ses choix. Le pèse-témoignage vaut sans doute mieux que le pèse-personne mais il n’échappe pas aux objections de la critique. On peut même se demander si le pourcentage d’AE nommés ne relève pas de mécanismes de groupe : le taux de nomination pourrait être inversement proportionnel au taux d’auto-estimation du cartel fonctionnant comme jury. Un cartel ne nommant personne témoigne de sa superbe tandis qu’un cartel qui nommerait tout passant se dévaloriserait complètement. Le pourcentage de nommés dépend de l’idée qu’un jury se fait de la hauteur de sa mission. Ces mécanismes de groupe fonctionnent, bien entendu, à l’insu des participants. Ne pourrait-on donner moins de poids à la nomination et s’intéresser davantage à la question de la modélisation des cures à partir des témoignages des passeurs ? On en a un exemple chez Lacan avec son essai de modélisation de la cure du petit Hans. Ne serait-on pas là plus proche de l’exigence scientifique de notre temps ?
Il y a un autre aspect de l’échec de la passe. C’est la dimension surmoïque qu’introduit le dispositif à l’intérieur des cures qui se veulent didactiques. Dès le départ, l’ECF s’est posée sur un mode beaucoup plus surmoïque que l’EFP, mettant en avant l’idéal du "travailleur décidé". La passe a fonctionné comme un impératif surmoïque dans la cure, impératif de jouissance qui redouble celui de la règle fondamentale. Il y a là un renforcement du Surmoi collectif qui va dans le sens de l’analyse interminable : encore un effort pour arriver à la passe. L’espoir de nomination entretient ce Surmoi culturel. Bien sûr, cela a un côté positif puisque cela encourage le futur analyste à aller au bout de l’analyse. On oublie qu’il s’agissait pour Lacan de contrer le système de nomination en usage à l’IPA en subordonnant la passe à auto-nomination de l’analyste "qui ne s’autorise que de lui-même". Il ne faut pas perdre de vue la dimension phallique de toute nomination : être nommé, c’est toujours accéder au phallus. Lacan faisait valoir l’importance de "l’être nommé à" corrélative au déclin du Nom-du-Père.
J’en viens à me demander si certaines analyses ne deviennent pas interminables du fait de l’adhésion de l’analysant à l’idéologie qui accompagne la passe. L’espoir d’une nomination aurait l’effet de consolider la névrose de transfert en empêchant tout travail de deuil par rapport au phallus : dans certains cas, le dispositif de la passe pourrait faire obstacle à la passe. Lacan a été déçu lorsqu’il a constaté que la nomination prenait plus de poids que ce qu’il souhaitait. Il nous met en garde contre les prestiges de celle-ci. Sans doute cherchait-il un mode de désignation qui ne soit pas une nomination, quelque chose comme un "volontaire désigné", chargé d’une tâche difficile et non un élu, admis dans la caste des guerriers d’élite. Lorsque Lacan nous dit que lorsque le sujet est heureux de vivre, ça suffit, qu’une analyse n’a pas à être poussée trop loin, lui qui voulait antérieurement la pousser au point qui en figure la finitude, lorsqu’il évoque ensuite l’idée d’une contre-psychanalyse, n’y a-t-il pas là des leçons qu’il tirait de la passe et que nous n’avons pas entendues ?
L’analyse comme quête du phallus ne peut qu’être interminable. Freud nous l’a appris. Ce dont il s’agit dans la passe, c’est bien d’un au-delà : au-delà de l’Oedipe et de la quête phallique. Mais à accentuer la dimension surmoïque on fait de cet au-delà un plus, là où il fallait laisser la cure et sa terminaison à la naïveté de son événement. Car la passe comme idéologie renforce la position du sujet supposé savoir : celui-ci est dédoublé puisqu’au-delà de l’analyste il y a le cartel comme Autre de l’Autre, incarnant à la fois le savoir sur ce qui est psychanalytiquement correct et le pouvoir de nomination au poste d’enseignant d’élite. On comprend que, devant cet Autre restauré, le passant soit amené bien souvent à proposer une réédition de son fantasme fondamental, même lorsqu’il l’avait élucidé dans la cure. La boucle est bouclée lorsque cet Autre de l’Autre propose un modèle de conformité impliquant une soumission à l’École, objet d’un nouvel amour. Les choses en sont au point que certains analysants se demandent s’il ne leur faut pas opter pour le célibat afin de pouvoir se consacrer corps et âme à l’École. Mieux vaut dès lors passe ratée qui laisse de l’espoir, comme disait Lacan. La logique voudrait qu’on ne nomme AE que des passants qui se fichent de leur nomination, témoignant qu’ils sont au-delà de toute quête identificatoire et qu’ils s’autorisent d’eux-mêmes. Mais le dire créerait un nouveau paradoxe, amenant le passant nouveau à devoir feindre l’indifférence alors qu’une nomination ne laisse jamais indifférent. Aussi la seule parade, me semble-t-il, est de minorer l’importance de la nomination et de créer un climat nouveau mettant l’accent sur le désir de savoir et non sur l’impératif surmoïque qui empoisonne l’atmosphère depuis de trop longues années.
Cela ne résout pas tous les problèmes. En particulier celui du recrutement des analystes et du souhait de Lacan de "faire confiance à l’inconscient pour se recruter". C’est là que l’idée de la passe à l’entrée m’avait semblé intéressante, non comme passe au rabais mais parce qu’elle s’adresse à des analysants encore dans la cure et qu’elle peut interroger leur rapport au désir de l’analyste sans interférer trop avec celle-ci, l’admission à l’École ne cautionnant ni n’empêchant la fin de l’analyse. Je me disais que la passe à l’entrée était moins chargée du prestige de la nomination et qu’elle ne faisait pas du cartel un juge suprême incarnant l’Autre de l’Autre. Depuis, j’ai pu lire certains témoignages d’entrée par la passe qui me laissent perplexe, de reproduire trop fidèlement la théorie du jour. Ici aussi, c’est l’ idéal de conformité et d’adhésion à l’idéologie de l’École qui semble déterminant dans les admissions.